Et si les blocs opératoires fermaient en 2020 faute d'infirmiers

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à Madame la Ministre de la santé,

Objet : décrets n° 2015-74 et n° 2019-678.

 

Madame la Ministre,

Nous, infirmiers faisant fonction d’IBODE et travaillant dans les blocs opératoires depuis des années sommes anxieux et excédés.

Anxieux du fait qu’à partir du 1er janvier 2020, ne répondant plus aux nouveaux critères imposés par le législateur sous la pression du syndicat des IBODE, au mieux, nos actes d’aides opératoires seraient considérablement restreints ; au pire, nous perdrions notre emploi et, conséquemment, l’activité chirurgicale s’en trouverait fortement impactée. Les patients seraient alors les premières victimes de la pénurie d’IBODE.

Anxieux donc de perdre notre emploi dans un domaine que nous avons choisi et qui nous passionne. En effet, si certains d’entre nous sont arrivés au bloc par hasard, très rares sont celles ou ceux qui y sont restés par défaut. Et, dans notre pratique professionnelle, l’intérêt des patients est au cœur de notre prise en charge.

Excédés d’être, aujourd’hui, moins considérés que les aides non IDE (anciennes secrétaires de chirurgiens pour la plupart) validées à la suite du décret n° 2006-347. Elles ont obtenu le droit de poursuivre leur activité et de pratiquer les actes exclusifs IBODE jusqu’à la fin de leur carrière.

Excédés également de constater que pour aspirer à poursuivre notre métier, nous serions condamnés à une double peine :

- dans un premier temps, valider les mesures transitoires ;

- ensuite, nous inscrire dans un processus d’obtention du diplôme, soit par l’entrée en école d’IBODE, soit par le biais de la VAE.

Entre deux, nous ne devrions plus réaliser certains actes réservés aux IBODE, sous peine d’être « hors la loi ».

Précisons au passage que ceux qui seraient contraints de choisir la VAE, pour des raisons personnelles, professionnelles ou en cas d’absence de financement, seraient confrontés à un processus lourd et totalement inadapté pour quelqu’un qui exerce une activité à temps plein. Par ailleurs, il existe de très fortes disparités régionales et un manque avéré d’impartialité des jurys (dû, pour partie, à l’absence de grille d’évaluation de cette VAE).

Anxieux du couperet que représentent les mesures transitoires : la notion de « décision irrévocable » est un véritable mépris pour celles et ceux qui ont exercé la fonction d’IBODE, sans compter leur temps, au service des patients et des établissements. Le passage devant un jury, d’une partialité regrettable, pourrait déboucher sur une décision définitive parmi les trois suivantes : validé, validé moyennant formation complémentaire ou refusé sans recours possible.

D’autant plus excédés que la validation des mesures transitoires n’autoriserait que trois actes, exclusivement : aide à l’exposition, aide à l’hémostase et aspiration. Notre travail d’aides opératoires ne se résume pas à ces trois actes, et, en dehors de quelques spécialités (stomatologie, ophtalmologie), il nous serait impossible d’aider, comme nous le faisons depuis des années, pour la majorité des actes chirurgicaux. Comment réaliser une césarienne sans pouvoir tenir un surjet ? Comment réaliser une chirurgie prothétique sans manipuler un implant ? Comment réaliser une chirurgie digestive sans préparer et manipuler une pince automatique ? Toutes ces questions peuvent s’appliquer à la majorité des actes.

Anxieux et excédés que demain, sous peine de sanction pénale et ordinale, nous ne puissions plus réaliser les actes que nous pratiquons depuis des années.

Mais alors, qui effectuerait ces aides opératoires à partir de janvier 2020 ? En effet, outre l’injustice dont nous nous sentons les victimes, cela poserait inévitablement un problème de santé publique à très court terme. Les établissements disposant d’un bloc opératoire ne pourraient plus assurer la prise en charge chirurgicale de nombreux patients (chirurgie programmée et urgente) faute d’infirmiers de bloc répondant à ces nouveaux critères. Demain si ces établissements ne pouvaient plus, en toute sécurité et légalité, pratiquer la majeure partie des actes chirurgicaux, ils devraient fermer leurs portes. Nous vous laissons juge de ce que ces mesures engendreraient, en particulier dans un contexte délicat et sensible de gestion des urgences. Quand on cède à un lobby (dont l’intérêt est évident : mieux négocier les revalorisations salariales), il faut en mesurer les conséquences pour l’ensemble de notre système de santé. Vous semble-t-il décent de privilégier l’intérêt d’une catégorie limitée de soignants au détriment de l’intérêt général, à savoir l’accès à des soins de qualité pour tous ?

Anxieux pour notre avenir car, majoritairement, nous nous posons la question de ce nous deviendrons après l’application de ces mesures, envisageant même, à contrecœur, une cessation d’activité ou une reconversion… Par leur brutalité, ces mesures pourraient engendrer des « dommages collatéraux » chez les plus fragiles d’entre nous. Y avez-vous pensé ?

Si, comme nous pouvons le constater et le déplorer, le législateur a mésestimé le volet social, comment a-t-il pu ignorer le contexte de l’emploi au bloc opératoire ? Concrètement, par qui seraient remplacés ces infirmier(e)s expérimentés alors que les blocs peinent déjà à recruter et à former des infirmier(e)s ? Des IBODE ? Il n’y en a pas sur le marché de l’emploi ! De nouveau, nous vous laissons imaginer les répercussions que ces mesures pourraient provoquer quand des établissements de soins devraient se résoudre à fermer des blocs opératoires.

Nous n’avions jusqu’alors aucune acrimonie à l’endroit des IBODE, comprenant même qu’ils/elles souhaitent valoriser leur diplôme pour mieux le monnayer, qu’ils/elles enjoignent que celui-ci soit exigé pour les recrutements à venir. Mais les IBODE et le législateur, pour motiver leur démarche, utilisent comme argument le manque de sécurité pour les patients opérés par des chirurgiens dont l’aide n’est pas IBODE. Quelles sont les preuves qui permettent d’étayer de tels griefs. Il est difficile pour nous, professionnels expérimentés, qui permettons au quotidien le bon fonctionnement des blocs opératoires, participant même à la formation des étudiants IBODE, d’accepter d’être catalogués d’incompétents au regard de la loi ! C’est profondément méprisant !

C’est aussi une insulte envers les chirurgiens qui ne seraient pas en mesure de discerner l’incapacité professionnelle de leurs aides opératoires. Les jurys appelés à valider l’obtention des mesures transitoires seraient-ils plus aptes à juger, durant un entretien de 20 minutes, de nos compétences et de notre technicité que ces opérateurs (ayant suivi avec succès 12 à 15 ans d’études médicales) que nous assistons tous les jours ? Est-il imaginable que l’un d’entre eux prenne le risque de travailler avec un(e) infirmier(e) dangereux(e) alors que la survie de ses patients est exposée ?

Bien entendu, nous ne demandons pas que le diplôme d’Etat nous soit délivré sans passer par la formation d’IBODE ou la VAE, mais nous revendiquons une véritable prise en compte de l’expérience acquise grâce à notre pratique professionnelle, que celle-ci soit reconnue et respectée. C’est pourquoi nous exigeons l’obtention d’une dérogation à vie, à l’instar de la décision adoptée en 2006 en faveur des secrétaires de chirurgiens. Nous souhaiterions en effet pouvoir poursuivre notre activité, en toute sérénité, dans nos établissements et sous la responsabilité des chirurgiens auprès desquels nous avons fait nos preuves. Une validation administrative, après étude de notre expérience (attestations, contrats, bulletins de salaires…) et avis motivés de nos employeurs nous semblerait plus appropriée qu’une présentation devant un jury corporatiste.

De même, nous serions favorables à l’idée d’une formation complémentaire (comme celle de 49 h envisagée après la VAE ou celle retenue pour les anciens diplômes d’IBODE), que nous pourrions suivre tout en poursuivant notre activité professionnelle pour ne pas perturber le bon fonctionnement des blocs opératoires.

Enfin, nous aurions toujours la possibilité de préparer le diplôme d’IBODE soit en passant par la formation, soit par le biais de la VAE, dont il conviendrait de revoir le processus afin de la mettre en conformité avec le décret n° 2017-1135 du 4 juillet 2017 relatif à la mise en œuvre de la validation des acquis de l’expérience. La démarche actuellement prévue semble en effet ignorer l’esprit même de la VAE. Il ne s’agit pas d’un diplôme à acquérir en formation initiale mais bien d’une reconnaissance de l’expérience professionnelle.

Dans un contexte de limitation des dépenses publiques, nous tenons à souligner que les mesures que nous réclamons auraient un coût absolument dérisoire pour la société en comparaison de celui que pourrait engendrer l’application des décrets n° 2015-74 et n° 2019-678.

Motivation et pugnacité sont des qualités indispensables pour travailler au sein d’un bloc opératoire. Aussi, entendons-nous user de ces qualités pour nous faire entendre et préserver nos emplois !

En espérant avoir retenu votre attention, et dans l’attente d’une réponse positive et rassurante de votre part, nous vous prions de croire, Madame la Ministre, à l’assurance de notre profond respect.