Il faut leur donner le Bac

Il faut leur donner le Bac

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Quand elle atteindra 100 signatures, cette pétition aura plus de chance d'être inscrite comme pétition recommandée !
Prof NORMALE a lancé cette pétition adressée à Les Hautes Instances de l'Education Nationale

18 mars 2020,

 


Adresse aux Hautes Instances de l'Education Nationale

 

 


Il faut leur donner le Bac

Une épreuve suffira

 


Nous sommes à l'aube d'une catastrophe sanitaire inédite, qui déferlera d'autant plus brutalement sur notre société que nous en avons sous-estimé trop longtemps le danger. Tout est calme, la tempête gronde. Nul ne peut dire aujourd'hui à quoi ressembleront le pays et le monde dans une semaine, dans un mois, dans trois mois.

On parle de quelques milliers de cas confirmés, ce jour, mais sans politique radicale de test de la population, avec un taux de progression record de l'épidémie en France de 38,6 % par jour depuis au moins deux mois, dans l'indifférence générale, ce chiffrage est illusoire et ne masque plus grand chose : c'est à vrai dire en millions qu'il faut dès aujourd'hui estimer le nombre de personnes contaminées, en France. Des millions de personnes encore en période d'incubation.

Nul ne sait si notre système de santé, déjà en tension, porté à bout de bras par des personnels épuisés dès le premier round, qui dénoncent depuis des années le manque de moyens et de personnels, nul ne sait si notre système de santé pourra encaisser le tsunami qui s'apprête à le bousculer, vague après vague.

La seule certitude que l'on a, c'est que ça va faire mal, et que ça va durer.

Mais il n'y a bien sûr pas que notre système de santé qui est mis à rude épreuve, et cet appel porte plutôt sur un autre aspect de cette guerre : la capacité de notre système éducatif national à surmonter cette interro surprise. Une seule question, mais qui nous laisse perplexes, un peu démuni-e-s, avouons-le.

Peut-on vraiment fermer les lycées pendant deux ou trois mois et préparer les élèves au Bac ?

Cela fait un moment aussi que les enseignant-e-s dénoncent le manque de moyens et les conditions de travail (et donc d'apprentissage, pour les élèves) difficiles. Si la fermeture des écoles a miraculeusement réglé le problème des classes surchargées, elle met aussi particulièrement en lumière les inégalités d'accès au numérique chez nos élèves. Si certaines familles s'en tirent plutôt bien, quel sort réserve-t-on aux foyers tout bonnement dépourvus de connexion internet, pour des raisons géographiques ou économiques ? Ne négligeons pas non plus les disparités chez les élèves dans la maîtrise même de cet outil.

Le deuxième point qui pose problème dans cette promesse de "continuité pédagogique", c'est que nos élèves manquent pour la plupart cruellement d'autonomie dans le travail. L'auto-discipline, c'est une compétence difficile à maîtriser en soi, et là encore, il y a des inégalités dans l'apprentissage de cette compétence : modèles parentaux, pour celles et ceux qui ont des parents, sérénité du foyer... Un jour dans ma carrière, j'ai compris que le simple devoir maison posait de lourds problèmes d'inégalité, lorsqu'un de mes élèves m'a supplié de le mettre en retenu, parce que de toute façon, chez lui, c'était impossible de travailler.

Le troisième et dernier point est celui qui me préoccupe le plus : la santé mentale de nos élèves. Sans trop vouloir jouer sur la corde sensible, je suis inquiète pour ces quelque deux millions d'adolescent-e-s qui se retrouvent confiné-e-s pour au moins deux mois, notamment pour les plus isolé-e-s d'entre elles et eux. Cette mesure est bien évidemment nécessaire mais il ne faut pas négliger l'impact négatif qu'elle aura sur les gens, et notamment sur les jeunes. Il paraît qu'on n'hérite pas de la terre de nos parents mais qu'on l'emprunte à nos enfants, et on vient de leur léguer une pandémie mondiale. Le bad.

On peut s'attendre à un accroissement de la dépression, et des suicides, dès les premières semaines.

Sur les millions de personnes infectées par cette "bonne grippe", des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes mourront en France. Et parmi ces centaines de milliers de personnes mortes, il y aura des profs, des cpe, des proviseurs, des assistants d'éducation, il y aura des parents d'élèves.

Et il y aura des élèves.

Il y aura des profs qui ne seront pas remplacés, parce que c'est déjà difficile en temps normal, et il y aura des périodes de deuil, pour les grands-parents, les parents, les camarades de classe. Qui dans ces circonstances peut garantir un climat propice aux apprentissages pour tous les élèves ?

Dans cette période de tension, tendue vers un avenir incertain dont on ne peut qu'avoir un aperçu de l'horreur et du chaos, dans cette période où nous serons bientôt plus préoccupé-e-s par le décompte de nos mort-e-s que par celui de nos barèmes de correction, je refuse d'avoir l'indécence de leur dire : "il faut terminer le programme !"

Vanité. Aberration pédagogique.

Il faut annuler le Bac de cette année. Et leur offrir, à toutes et tous, comme un cadeau, comme des excuses, comme un "on est vraiment désolé pour le merdier qu'on t'a laissé."

Si le Bac reste un peu symboliquement dans l'esprit collectif comme le diplôme d'accès à la vie adulte, on pourra toujours dire que nos bacheliers auront passé la plus terrible des épreuves cette année. Et ce Bac, mention "pandémie", sera quoi qu'il arrive bien mérité.

J'aurais bien aimé que notre grand ministre préfère la bienveillance à ce petit mot sévère et moqueur de "Vous n'êtes pas en vacances, les cours continuent." Alors que la vague arrive et que rien n'est prêt. Les élèves sont déjà angoissé-e-s, et les profs découvrent seulement, au radar, ce que c'est que cette "classe virtuelle."

Enseignantes et enseignants, nous serons là, présentes et présents pour accompagner, humblement, comme on pourra, à distance, l'auto-formation de nos élèves, par des conseils de lecture, des conseils tout court, des pistes de prolongement, peut-être quelques cours en visio pour les plus motivé-e-s...

Mais n'ajoutons pas de la pression à ce climat déjà anxiogène en lui-même, n'ajoutons pas la pression d'un examen que les circonstances ont vidé de son sens.

Revoyons nos priorités, redirigeons les moyens exorbitants de cette épreuve vers les besoins sanitaires urgents. Et quand on se sera relevé de cette catastrophe, qui finira par finir un jour, quand on aura enterré nos mort-e-s et nos chagrins, il sera toujours temps de se demander collectivement ce qu'on veut faire de l'éducation de notre jeunesse.

Histoire de lui donner les moyens de faire mieux que nous, par exemple.

Prenez vos responsabilités, et arrêtez de nous faire croire que la société peut fonctionner normalement alors que la Peste est là.

 


Cordialement,

Une prof normale.

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