LETTRE POUR UNE SOCIETE DE L'ACCUEIL

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Sophie DJIGO
Sophie DJIGO a signé la pétition

                       LETTRE POUR UNE SOCIETE DE L’ACCUEIL

 


« Il faut accueillir des réfugiés car c’est notre tradition et notre honneur »

A l’approche du débat sur la politique d’immigration à l’Assemblée Nationale, les rares masques qui subsistent encore vont tomber. Le terrain a été savamment préparé par la distinction posée entre les réfugiés et les migrants économiques, le petit nombre des élus que l’on accepte prétendument au nom de la liberté et le grand nombre de ceux que l’on rejette et prive de cette même liberté. De la Plantation du quart-monde nous reviennent trop de visages brûlés qui fuient la misère et l’oppression et que le Planteur Européen, du haut de son domaine fortifié, ne veut pas voir en ces lieux. Nul doute que le débat à venir ne fasse resurgir, dans l’impunité la plus totale, la xénophobie la plus crasse, et ce, sous les oripeaux grotesques d’arguments économiques dont la vacuité ne trompe plus personne. Que le coût de l’accueil soit largement inférieur à celui de la répression, nous le savons déjà. Que la rhétorique de l’appel d’air repose sur les fantasmes néo-coloniaux les plus hideux, nous le savons encore. Que l’accueil des exilés est un bénéfice social, démographique, culturel et humain, est-il encore nécessaire de le démontrer ? Quand face à la raison sourdent les émotions haineuses, l’imaginaire colonial, l’idéologie des établis qui confisquent sans partage contre les nouveaux venus...que peut-on faire ?

Ce que nous pouvons faire, ce que nous faisons déjà, c’est accueillir les exilés sans conditions de race, de classe, d’âge ou de genre. Combien sommes-nous en France, dans chaque grande ville, jusqu’aux plus petites communes, à héberger ces migrants qui s’exilent pour des motifs qui leur appartiennent et qui débordent les quotas étriqués de l’administration, en dépit de la générosité du droit ? Combien sommes-nous à ouvrir nos maisons le temps d’un week-end, pendant des mois ou des années, et à prouver silencieusement et en acte que nous pouvons, que nous voulons vivre avec les exilés ? Masses anonymes, milliers de personnes qui sans rien attendre des politiques s’emparent du champ de leur citoyenneté et définissent ensemble une alternative forte et crédible à la pure et simple fermeture des frontières. Le lieu du politique est pourtant bien là : il a quitté l’agora pour se nicher au coeur de la domus, dans l’espace privé du foyer qui devient terrain de luttes collectives.

Nous défendons l’accueil de tous les exilés, car nous savons bien que tout exil est une mutilation. Quelle arrogance, quelle inconscience, pourraient nous faire croire que les exilés sont des nomades, souriants vacanciers qui viennent prendre du bon temps et faire de l’argent en Europe ? Ou est-ce donc cela qui semble si effrayant : l’argent ? Que ces personnes participent à l’économie de nos nations, est-ce si insupportable ? Qu’ils métissent notre population, est-si terrifiant pour les apôtres de théories raciales qu’on croyait appartenir au passé ?

Si aujourd’hui la force prime sur le droit, qui n’est que d’apparat, si la population française découvre avec stupéfaction lors des manifestations des gilets jaunes, la violence d’État que subissent les migrants sans-papiers depuis des décennies, nous manifestons notre inquiétude. Nous, citoyens attachés à la démocratie, ne comprenons pas ces violences anti-constitutionnelles perpétrées contre les migrants, en particulier dans les zones-frontières comme à Calais. Nous, citoyens attachés aux valeurs des droits de l’homme, frémissons face aux conditions de vie imposées par le gouvernement aux migrants sans statut : la violence, le mouvement sans répit ni repos et le dénuement. Nous, citoyens éduqués par la République au respect de tous les hommes, ne comprenons pas les opérations de « nettoyage » opérées à Calais, les rafles qui privent les exilés de tous les biens nécessaires à leur survie. Nous, citoyens soucieux de la dignité des personnes, voyons avec inquiétude les droits les plus fondamentaux des migrants attaqués de toutes parts, alors que se profile une réduction des soins à travers la réforme de l’Aide Médicale aux Etrangers.

Nous souhaitons faire entendre notre voix et notre vœu de vivre ensemble avec les exilés, et notre résistance à une politique qui n’est pas menée en notre nom.

De quoi avons-nous besoin aujourd’hui ? De nous mobiliser pour faire valoir l’alternative que nous construisons chaque jour. Aux sympathisants qui nous disent à quel point il est formidable d’héberger les migrants, nous disons ceci : nous n’avons que faire de votre sympathie ; ILS n’ont que faire de votre sympathie. Foin de philanthropie à bon compte et de bons sentiments : rejoignez nos collectifs citoyens qui, partout en France, accueillent les exilés et créent du commun. Ne nous inondez pas de vos encouragements béatifiants et de votre pâle admiration : ouvrez les portes de vos maisons et partagez un peu de votre temps avec les exilés. Nous n’avons pas besoin de vos généreux dons d’argent : la vraie générosité, c’est celle de se rendre disponible pour eux, de libérer un peu de son temps pour accompagner ces personnes arrachées à leur univers.

Quelle société voulons-nous pour demain ? Une société frontex qui multiplie et épaissit les frontières, qui procède par divisions de plus en plus fines ? Est-ce ainsi que nous voulons vivre, séparés et mis en concurrence ? Ou voulons-nous une société du vivre ensemble qui oeuvre pour le bien commun ? L’hébergement citoyen est une politique de l’avenir, car elle substitue le dissensus démocratique, la différence à la division. L’hébergement citoyen est déjà l’avenir.

 


Sophie Djigo, philosophe, militante au collectif Migraction59

Christiane Vollaire, philosophe

Saskia Cousin, ethnologue

Jeanne Favret-Saada, ethnologue

Joëlle Marelli, Collège International de Philosophie

François Guennoc, L'Auberge des Migrants

Frédéric Laforgue, metteur en scène

Céline Brunelle, metteur en scène