Y'a-t-il une place pour la Culture sur l'Arche de Noé ?

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Monsieur le Président de la République,

C'est le déluge !
Il submerge le monde. Il submerge l’Hexagone.
Déluge inattendu. A son origine : l’opulence fictive d’une mondialisation et un désastre environnemental. Bien qu’ils soient salutaires pour quelques happy few, ils sont et demeurent mortifères pour les autres. L’insouciance, l’inconscience, l’incompétence et l’insensé ont achevé la préparation du terrain au COVID19 qui met aujourd’hui notre planète à genoux. La France y compris.

Heureusement, l’humanité ne se pose jamais de question sans réponse, ni de problème sans solution. Mais à quel prix ?
Pour l’instant, le spectre de la pandémie rôde avec sa faucheuse et, dans ce brouillard épais, un climat apocalyptique social, économique et intellectuel s’esquisse : sans réponse aux questionnements, sans solution à nos problèmes ô combien complexes.

Bien que je sois déterminé à interpeller les pouvoirs publics au nom de la Culture de France, il me semble important de ne jamais séparer la culture de son environnement socio-économique et intellectuel. Entendons-nous bien. La Culture de France représente une fierté et une exception à l’échelle planétaire depuis Louis XIV et elle a toujours accompagné les vagues à l’âme française et, dans ce sens, elle est non seulement au cœur de notre modèle social et intellectuel mais elle est surtout l’un des premiers services publics et le contrat social avec le pouvoir doit l’assumer en tant que telle.

L’entreprise du délabrement de nos services publics n’a pas épargné la culture. Ce mal sournois n’a pas commencé avec votre quinquennat mais remonte clairement aux années 2002. Chaque fois qu’il y a eu une crise ou un semblant de crise, les moyens régaliens consacrés à la culture se sont fondus comme la glace de l’arctique. Avec la pandémie, le domaine de la culture a été durement frappé, plus que tout autre secteur compte-tenu de sa fragilité structurelle et de ce cynisme qui laisse entendre depuis des années que les acteurs de la culture sont des privilégiés voire des « planqués ». En ce sens, la Culture est la sœur jumelle de l’Éducation Nationale et de la Recherche.

Serait-il un hasard que tout ce qui concerne l’esprit, l’imaginaire et la structure intellectuelle et artistique de nos concitoyens soit l’objet de telles négligences ressemblant fortement à une exécution silencieuse ?

Je vous adresse donc Monsieur le Président, les doléances de la Culture de France, vous qui êtes, selon les traditions de la Cinquième République, le « Père de la Nation ».

Lors de votre premier discours pendant la crise, vous avez souligné que « le jour d’après » ne ressemblera pas au jour d’avant. Mais de quoi ce « jour d’après » sera-t-il fait ?

Trois faits se dégagent et s’imposent depuis la déferlante pandémique :

  1.  Il y a surtout les parents pauvres de cette pandémie et de ses conséquences : le système de Santé, l’Education et la Recherche, et enfin la Culture.

Bien que tout le pays l’ait déjà souligné, ce sont « le Sel de la Terre », les mal payés, les mal écoutés, et les mal considérés qui ont gardé notre beau pays en vie, pour ne pas dire en survie. Ils s’avèrent être les « premiers de cordée » d’une France en souffrance : le corps médical, les éboueurs, les livreurs, les enseignants, et tous les soldats de l’ombre dans ces tranchées macabres. Les soutenir et leur exprimer la reconnaissance du peuple ne doit pas s’arrêter aux applaudissements des balcons et aux promesses sans lendemain. Chapeaux bas à eux, ils sont nos frères et nos sœurs, nos parents et nos enfants : notre reconnaissance est sans limite.

Pour l’instant, le système de santé a reçu de bonnes paroles et des promesses ; je crois que vous ne pouviez pas faire autrement. Il ne faut surtout pas oublier que 100 000 lits ont été supprimés dans ces vingt dernières années, que des déserts médicaux ont été créés sur l’ensemble du territoire, et que les moyens humains, matériel et financiers pour l’Hôpital Public – particulièrement en réanimation – manquent non seulement terriblement, mais ont frôlé le ridicule pendant cette crise lorsque nos soignants ont utilisé des sacs poubelles en guise de sur-blouses et de charlottes.

Quant à l’éducation et à la recherche, la logique comptable et l’austérité aveugle ont renvoyé la France très loin de son excellence d’antan. Qu’il est affligeant de constater que nos professeurs de l’Éducation Nationale soient parmi les plus mal payés en Europe, nos classes parmi les plus chargées d’élèves, et nos chercheurs, non seulement mal payés, soient en difficulté pour accomplir des recherches dignes de ce nom avec le peu de moyens qui leur sont consacrés.

          2. Très vite, tous les responsables politiques ont averti notre peuple du cataclysme économique qui suivra la sortie, hypothétique, de cette crise sanitaire. C'est un autre déluge de chômage, de baisse d’activité, de faillite d’entreprises, et de chiffres anxiogènes qui nous guette. Et là, des milliards ont été dégagés pour sauver notre économie !

Mais si nous allons plus loin dans la réflexion sur cette levée de bouclier pour conjurer le déluge économique négatif, nous remarquons, Monsieur le Président, que le « jour d’après » pourrait étrangement ressembler au jour d’avant. Les leçons de la sortie de la crise de 2008 n’ont pas été suffisamment méditées. Les mêmes qui en ont profité, profiteront de la sortie de cette crise, comme les mêmes qui en ont souffert, souffrirons le « jour d’après ». Avec à la clé, toute la fatuité sur la nécessité de travailler plus, de faire davantage d’efforts et d’accepter les inéluctables chômage, austérité et rigueur.
Attention ! Cette situation peut aussi réserver ses surprises de réactions sociales d’une violence inouïe. Le corps social ne peut pas tout encaisser. Les gilets jaunes en témoignent.

          3. Pour la culture, et c’est le cœur et l’objet essentiel de ma missive, les choses vont non seulement très mal, mais de mal en pis.

Monsieur le Président de la République, vous avez annoncé mercredi 6 mai 2020 « les premières mesures en faveur du sauvetage de la Culture ». Vous avez répondu essentiellement aux alertes données par des célébrités qui appartiennent à différents secteurs de la Culture de France. Ces grands noms sont symboliques mais leur poids ne représente qu’une infime partie d’un milieu bien plus vaste, fait d’acteurs et de structures culturels véritablement menacés de disparition.

A part la promesse floue tant attendue concernant l’allongement des droits pour les intermittents du spectacle, le reste de vos annonces, permettez-moi de le dire d’une manière directe, ne correspondent nullement à des mesures concrètes, chiffrées et qui s'inscrivent dans le temps. Votre méthode traduit le peu d’attention que vous et votre gouvernement semblaient accorder à ce secteur vital et vos paroles témoignent d’une véritable méconnaissance, voire d’une méprise profonde pour l’exception française qui est en train d’être exécutée sans état d’âme. De là vient la très grande déception, pour ne pas dire l’effroi de la grande majorité des acteurs de l’esprit de notre pays.

Les « génies du bon sens et de la créativité » n’ont pas attendu votre intervention pour être créatifs et n’ont jamais cessé de se réinventer en « chevauchant le tigre » en permanence. Pourquoi donc si peu de considération apportée par votre gouvernement sans proposition de mesures massives, chiffrées, claires et réactives en faveur du sauvetage de la Culture de France ?

La culture, ce n’est pas une « idée jetée en l’air », c’est aussi des chiffres implacables qui soulignent son importance et son périlleux destin à l’heure de cette crise sanitaire. En voici quelques-uns, en espérant qu’ils puissent aider le Ministre de la Culture et le gouvernement à se résoudre à adopter et à préciser des mesures réelles pour sauver la Culture comme il l’a fait pour d’autres secteurs.

En s’appuyant sur l’INSEE et les statistiques du Ministère de la Culture, la Culture en France représente 2,2% de l’économie nationale. Dont 40% de valeur ajoutée qui se chiffre à 44,5 milliards d’euros, quand l’industrie automobile n’en représente que 14 milliards. Plus d’un million de personnes travaillent dans le secteur culturel : 360 grands établissements culturels, 1300 compagnies, 270 000 associations culturelles et près de 300 000 intermittents pour quelques 6000 festivals en France. A eux seuls, les festivals de musique ont accueilli, en 2019, 7 500 000 festivaliers soit un français sur neuf, dépensant chacun, et pour chaque événement, près de 50€ dans l’économie locale. L’impact global direct peut être de l’ordre du tiers ou de la moitié du budget de l’organisation. Le coefficient multiplicateur tourne autour de 2. La part des dépenses des français consacrée à la culture correspond à 6% de leurs revenus ce qui nous place au-dessus de la moyenne européenne dans ce domaine.

Même si ces chiffres peuvent être corrigés à la marge, ils représentent une réalité économique, sociologique, et intellectuelle qui fait la fierté de notre beau pays et qui le fait rayonner dans le monde entier.

Comme vous le savez, la dimension universelle de la culture n’a que faire des barrières de l’âge, de la religion, des classes et des origines. Elle contribue à une véritable cohésion sociale et renforce les liens d’une société atomisée. Et je n’évoque même pas le supplément d’âme que cette culture apporte à nos concitoyens.

Parmi les mesures que votre gouvernement a pris pour « sauver la culture », votre Ministre a consacré, par un effet d’annonce, 22 millions d’euros. Lorsque les festivals de musique d’été, à eux seuls, représentent dans les estimations les plus basses, une perte économique négative directe de l’ordre de 400 millions. Permettez-moi de vous faire remarquer que l’Allemagne, exemple cité à toutes occasions comme modèle économique rigoureux a consacré 55 milliards d’euros pour sauver sa culture. Les mesures prises par votre gouvernement, quant à elles, sont insuffisantes et illisibles et leur mise en place est extrêmement fragmentée. L’accession aux aides de sauvetage devient un parcours du combattant pour ramasser des miettes.

Le déluge du Coronavirus a emporté les quelques 4000 festivals de saison printemps/été. Il a fermé la totalité des salles de concert et des lieux de spectacle vivant, les 2000 salles de cinémas, les milliers de théâtres, de musées, bibliothèques et grands sites. Il a mis également en extrême difficulté les quelques 275 000 intermittents du spectacle déjà paupérisés. Et pour compléter le tableau tous les producteurs, tourneurs et artistes sont à l’arrêt et ignorent de quoi sera fait leurs lendemains, leur « jour d’après » si tant est qu’il y en ait un.

La culture deviendra-t-elle une sorte de « banlieue de la République » à la sortie du déluge ? Et votre arche pour sauver les forces vives de la Nation, n’aurait-elle pas même une petite place pour les acteurs de l’esprit de notre pays et nous épargner cette phrase détestable « il n’y a pas d’argent » jetée à la figure de tous les acteurs culturels du pays par l’État et tous les pouvoirs publics ?

Pourtant Monsieur le Président, vous savez mieux que quiconque que la France d’aujourd’hui n’a jamais été aussi riche : plus qu’en 2002, et plus encore qu’en 2008. Le comble serait que vous vous abritiez derrière l’héritage, derrière Bercy et Bruxelles. Ainsi, votre gouvernement deviendrait le fossoyeur de notre culture, déjà à terre par l’arrêt du pays.

Bien entendu, le monde de la Culture, s’il est durement sinistré, ne paralysera pas le pays. Il gonflera simplement les chiffres du chômage, de misère et de mécontentement et ce sera une amputation de l’âme de la France et à cela, Monsieur le Président, il n’existe aucune prothèse.

Mon espoir, cependant, est autre : vous avez parlé dans votre dernier discours aux français de « jours heureux ». Vous n’êtes pas sans ignorer que le titre du programme du Conseil National de la Résistance est « les jours heureux » ; programme qui a fondé notre modèle social. Hélas, aucun indice dans vos mesures actuelles, ne laisse présager que la culture connaîtra des jours heureux. Au contraire, les mesures prises pour la culture ressemblent étrangement à celles prises par un « Conseil National de la Négligence et de la Méfiance ».

Je refuse d’imaginer que vous céderez à un tel cynisme et que vous braderez le joyau de la France sur l’autel des critères du néolibéralisme dont l’échec est patent depuis des années, et dont nous, gens de la santé, gens de l’éducation et de la recherche et gens de la culture, sommes les victimes.

Vous avez célébré votre victoire en 2017 en choisissant la cour du Louvre comme décor et la musique de Beethoven comme ambiance. Vous étiez proche de Paul Ricoeur. Vous avez rendu visite à Pierre Soulages. Tout cela ressemble au portrait d’un Président qui aime la culture. N’oubliez pas que vous êtes aussi le successeur du Général de Gaulle et de François Mitterand, deux Présidents entourés de deux grands Ministres de la Culture : André Malraux et Jack Lang. Je vous préfère protecteur de notre culture, rassurant auprès de ses acteurs et donnant l’impulsion nécessaire pour ne pas la gommer du paysage national et du quotidien des citoyens.

Mes doléances ne sont pas une complainte mais sont des revendications républicaines du monde culturel auquel vous semblez vous aussi tant attaché.

Nous espérons et revendiquons et vous demandons de consacrer un plan de sauvegarde volontaire et massif qui s’inscrit dans le temps afin d’aider la Culture de France, souvent sous-estimée économiquement, à faire face à ce défi considérable dans un contexte déjà fragilisé autour de 3 points :

          1. Sanctuariser, une fois pour toutes, la culture dans tous ses secteurs en lui consacrant chaque année 1% du PIB.

          2. Éviter clairement, aux acteurs de la culture et notamment aux intermittents, le parcours du combattant et de méfiance, en leur permettant d'accéder rapidement aux aides nécessaires. En vous rappelant que la culture est faite de femmes et d’hommes qu’il faut accompagner d’une manière franche jusqu’à la sortie de la crise en leur pérennisant un statut digne de leurs engagements envers la Culture de France.

          3. Soutenir nos concitoyens, surtout les plus défavorisés, pour l’accès à une culture de qualité et populaire et à profiter de l’abondance culturelle de notre territoire.

Monsieur le Président, dans cette arche de sauvetage que vous avez érigée pour sauver la richesse et les forces vives de notre pays, faites une place de choix à la Culture. Ne la laissez pas mourir de cette maladie silencieuse qui s’appelle le mépris de la rigueur budgétaire. L’âme de notre pays n’est pas seulement sa bannière, son soldat inconnu, ses lieux de mémoires et son histoire glorieuse. C’est aussi et avant tout sa culture. Son affaiblissement conduit à sa quasi-disparition. Ne portez pas cette responsabilité, entendez donc la profondeur abyssale du désarroi du monde de la culture.

Talaat El Singaby,
Acteur de la Culture en Occitanie
contact : communicationig@orange.fr