Réouverture des écoles le 11 mai ? Sans moi !

Réouverture des écoles le 11 mai ? Sans moi !

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Quatrin VIAN a lancé cette pétition adressée à citoyen.ne.s et à

                                                                     Lettre ouverte en date du 1er mai 2020

 

Monsieur le Président de la République,

Mesdames et Messieurs les Ministres,

 

J’ai décidé d’écrire cette lettre car les moyens dont dispose le peuple pour vous faire part de son opinion sont à ce jour fort restreints.

Je tiens tout d’abord à souligner que je suis bien consciente de l’extrême complexité de votre tâche en cette période ô combien difficile pour la Nation Française, de la fragilité des équilibres en jeu et des conséquences potentiellement dramatiques de chaque décision prise… et pourtant, des décisions, il vous faut en prendre !

C’est ainsi que vous avez choisi, contre l’avis du Conseil scientifique et de l’ordre des médecins, pour répondre à des enjeux sociétaux comme vous l’avez souligné, d’ouvrir les écoles le 11 mai, contrairement à beaucoup de nos voisins européens qui ont choisi d’attendre le mois de septembre.

Cette décision se heurte, Monsieur le Président de la République, Mesdames et Messieurs les Ministres, à une incompréhension unanime de la part du corps enseignant dont je fais partie, des parents d’élèves – représentés par leurs fédérations et syndicats- et des diverses collectivités locales impactées par cette reprise dans le département où j’enseigne, mais certainement aussi dans beaucoup d’autres.

Les élus locaux manifestent d’ailleurs leurs craintes à travers les sondages qu’ils envoient aux familles, dans lesquels ils se disent « personnellement contre » cette réouverture, sans pour autant oser prendre une position officielle contre vos directives en maintenant la fermeture. Ils utilisent alors la même formule que vous avez utilisée en laissant les autorités locales « juges » de la réunion de conditions sanitaires suffisantes, et renvoient leurs administrés à leur propre jugement citoyen.

Mais c’est bien là, Monsieur le Président de la République, Mesdames et Messieurs les Ministres, que le piège se referme. Quelle marge de manœuvre auront ces administrés face à la pression que ne manqueront pas d’exercer des entreprises économiquement acculées sur leurs salariés pour qu’ils reprennent le travail en présentiel, aussitôt les écoles ouvertes et le déconfinement amorcé ?

Car c’est la principale crainte des familles qui m’ont contactée – moi ou d’autres enseignants – espérant sans doute que l’on puisse apporter des réponses rassurantes à leurs inquiétudes, malheureusement en vain. Toutes ces familles nous ont confié vouloir à tout prix garder leurs enfants à la maison. Quelques-unes le feront car leur situation personnelle le permet. D’autres se sont montrées extrêmement inquiètes du fait que leurs employeurs leur réclament un document déclarant officiellement la fermeture de l’école pour pouvoir continuer le travail à distance et garder leurs enfants en sécurité. D’autres enfin nous ont confié être prêtes à abandonner leur emploi en l’absence d’autre solution, avec toutes les inquiétudes financières et professionnelles que cela implique. Aucune ne s’est montré sereine, encore moins enthousiaste, face à cette mesure.

Il faut donc être bien conscients, Monsieur le Président de la République, Mesdames et Messieurs les Ministres, que pour toutes ces familles tenues par des impératifs professionnels, pour ces élus locaux sur qui repose la décision d’ouverture, ainsi que pour tous les personnels enseignants et agents territoriaux qui n’auront pas le choix de poursuivre le travail en distanciel ni de garder leurs enfants à la maison, pour tous, cette décision annoncée ne peut être vécue que comme une responsabilité terrible qu’ils seront contraints d’endosser.

Vous évoquez un arbitrage local des conditions sanitaires et une reprise sur la base du volontariat, mais qui pourra vraiment exercer sereinement son choix de participer ou non à cette réouverture ?

Pas les familles tenues par des impératifs professionnels – elles sont nombreuses puisque le modèle social dominant est aujourd’hui celui de foyers où les deux parents travaillent -.

Pas les autorités locales – pour qui il est manifestement difficile de prendre une décision officielle à l’encontre des directives nationales, et ce en dépit de leurs convictions personnelles -.

Pas les personnels enseignants, ni les agents territoriaux – qui représentent une masse salariale non négligeable -.

 

Pourtant, notre incompréhension collective de la réouverture des écoles se fonde sur plusieurs craintes légitimes, qui concernent l’ensemble des personnes impactées.

Bien que les autorités locales n’osent pas maintenir la fermeture des écoles, leur prise de position personnelle contre la réouverture montre bien qu’elles ne sont pas en mesure d’instaurer pleinement les conditions nécessaires à la sécurité sanitaire des enfants et de leurs familles. C’est une évidence pour beaucoup d’entre nous, le protocole à mettre en place nécessite bien plus de moyens que les collectivités n’en ont actuellement. De plus, cette situation inédite laisse place à de nombreuses inconnues qu’il leur faut prévoir et anticiper en quelques jours seulement. La réalité concrète du terrain montre bien à quel point cette mission est hors de portée (dimension des locaux, nombre de sanitaires disponibles, restauration, transport, et par temps de pluie ? …). A l’impossible, nul n’est tenu… et pourtant c’est bien la responsabilité qui échoit aujourd’hui aux collectivités – réaliser l’impossible en dix jours – sous couvert du choix biaisé qui leur est laissé.

C’est d’autre part la crainte d’une perte inévitable en qualité d’enseignement qui m’anime d’autant plus que mon intégrité professionnelle est atteinte. L’échelonnage incontournable des arrivées et départs (pour éviter les attroupements devant l’école), des passages aux toilettes (pour permettre la désinfection des sanitaires) et des lavages de mains réguliers, nous laissera très peu de temps (voire pas du tout) pour instituer des temps d’apprentissage en classe. La division des effectifs par demi-groupes minimum impliquera que les élèves ne bénéficieront au maximum que de cinq semaines en classe pour cette fin d’année, qui se réduisent à deux semaines si l’on divise notre effectif par quatre comme nous l’imposent les contraintes liées à notre établissement. Or notre établissement correspond à la réalité de beaucoup d’autres en France (entre 400 et 500 élèves scolarisés dans des locaux très souvent occupés en pleine capacité). Enfin, très peu d’outils d’enseignement resteront utilisables dans le respect des règles sanitaires. L’intérêt pédagogique d’une réouverture des écoles en cette fin d’année constitue donc pour les élèves et leurs familles un leurre absolu. Pire que cela, la qualité et la précieuse personnalisation des contenus d’enseignement numérique envoyés par chaque professeur à ses élèves sera perdue. Les 80 % des élèves à qui ce travail personnalisé était profitable s’en trouveront lésés, quand les 20 % d’élèves qui souffrent de la fracture numérique ne pourront malheureusement pas voir leur année scolaire sauvée par ces quelques jours de pseudo-enseignement en présentiel.

 

 

Enfin – et c’est sans doute le point qui me pèse le plus en ma qualité d’enseignante en école primaire et de mère de deux enfants – dans toute cette équation politique, vous semblez oublier, Monsieur le Président de la République, Mesdames et Messieurs les Ministres, que les premiers concernés sont ici des enfants, nos enfants.

Nos enfants qu’on ne saura pas comment soigner, ni consoler, lorsqu’ils tomberont dans la cour de récréation, empêtrés dans des gestes barrières inapplicables dans une école.

Nos enfants à qui il faudra interdire, après des semaines de confinement, de jouer avec leurs amis enfin retrouvés.

Nos enfants qu’on ne pourra pas rassurer, car nos sourires resteront invisibles sous nos masques de fortune.

Nos enfants à qui il faudra mentir, pour calmer leurs inquiétudes quand ils nous demanderont si leur maman malade ou leur grand frère fragile risquent de mourir à cause du virus rapporté de l’école.

 

« Personnellement, je suis contre », pour reprendre la formule employée par beaucoup d’élus locaux.

Moralement, ce que vous nous demandez m’est insupportable.

C’est la raison pour laquelle, si l’école où j’enseigne ouvre ses portes le 11 mai et si on m’impose de venir y « enseigner », je compte saisir la seule opportunité restante de suivre mes convictions et exercer mon droit de grève, malgré l’importante perte financière que cela représenterait pour ma famille – mais qui n’est rien au regard de la situation désastreuse dans laquelle se trouveront plongées beaucoup d’autres familles -.

 

Dans l’espoir que cette lettre, reflet de nos impressions et témoignages recueillis sur le terrain, vous permette de décider pour nous en connaissance de cause, au plus près des attentes citoyennes, puisque là se trouve l’essence du rôle de nos Représentants,

 

Avec mes respectueux hommages, je vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République, Mesdames et Messieurs les Ministres, l’expression de ma très haute considération.

 

                                                                            Une enseignante en école primaire.

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